serge préville

Mayday a rencontré Serge Préville, administrateur judiciaire associé chez AJ Associés. Il revient sur les rapports entre les dirigeants et les administrateurs judiciaires. Loin des préjugés, il nous décrit une relation de confiance, qui doit être basée sur la transparence. Tiers de confiance naturel, Serge Préville revient sur sa mission et sa valeur ajoutée dans la gestion de la crise.

Mayday : Vous êtes administrateur judiciaire associé au sein de l’étude AJ Associés. Pourriez-vous nous présenter votre étude et ses spécificités ?

Serge Préville : AJ Associés comprend 10 administrateurs judiciaires et une centaine de collaborateurs, affectés aux missions commerciales et civiles qui nous sont confiées. Nous sommes une étude généraliste qui intervient autant en prévention des difficultés que dans le cadre de procédures judiciaires. Notre siège social est à Versailles, nous disposons de 21 bureaux en France et traitons jusqu’à 1000 missions par an.

Pour ma part, j’interviens à Orléans et dans la Région Centre ainsi que, plus récemment, à Poitiers, bien qu’en prévention je sois amené à intervenir sur d’autres juridictions, en région parisienne notamment.

« Dans la grande majorité des cas, il y a en réalité une relation de confiance qui s’installe et de travail collaboratif souvent au quotidien »

Mayday : L’administrateur judiciaire intervient sur des secteurs variés. Comment fait-on pour intervenir dans un spectre si large qui va de l’automobile au retail en passant par le numérique ? La crise est-elle la même quel que soit le secteur ?

SP : Statistiquement, certains secteurs sont affectés par un nombre en proportion plus important de dépôts de bilan, de sorte que mécaniquement, certaines compétences sectorielles se mettent en place. Afin d’appréhender toutes les spécificités sectorielles, l’administrateur judiciaire doit s’appuyer sur l’expertise du dirigeant de l’entreprise, ainsi que sur celle de ses conseils et parfois des collaborateurs de la société assistée. C’est ainsi que, même si la règle de droit est la même pour toutes les entreprises, l’approche pourra varier en fonction du secteur, ou du contexte de la désignation. Le rapport de confiance avec le dirigeant est extrêmement important.

Mayday : L’administrateur judiciaire joue un rôle clé aux côtés du dirigeant. Comment êtes-vous perçus par les dirigeants, diriez-vous qu’il y a de la défiance ou de la confiance ?

SP : D’abord, je dirais que la plus grande qualité d’un administrateur judiciaire est l’écoute. Dans la grande majorité des cas, il y a en réalité une relation de confiance qui s’installe et de travail collaboratif souvent au quotidien notre intervention est plus souvent perçue positivement car à travers tant l’expertise de nos collaborateurs que les effets de leviers permis par les dispositifs du livre VI , les entreprises peuvent retrouver des marges de manœuvres qui souvent ont disparu depuis longtemps ..Notre indépendance nous permet de dépasser et parfois de réunir les points de vue, et les intérêts, souvent contradictoires auxquels nous sommes confrontés.

Ce qui est important c’est qu’il y ait de la transparence dans la relation entre le dirigeant et l’administrateur judiciaire, nous devons notamment être certain que la procédure ne soit pas instrumentalisée. Il faut de la clarté, et les objectifs doivent être clairement exprimés dès le départ.

Mayday : Pourriez-vous revenir sur les missions de l’AJ en procédure collective ?

SP : Les textes prévoient trois missions différentes : une mission de surveillance, une mission d’assistance et, enfin, une mission de représentation.

Schématiquement, la mission de surveillance consiste en une mission de contrôle a posteriori.

La mission d’assistance est la plus fréquente et met en place une forme de « co-gestion ».

« On comprend très vite que plus le dirigeant anticipe ses difficultés, plus il conserve le contrôle de son entreprise. C’est notamment l’intérêt de la procédure de sauvegarde »

Enfin, la mission de représentation est plus exceptionnelle. Elle emporte le dessaisissement total du dirigeant. Cette dernière mission ne peut avoir lieu qu’en redressement judiciaire. Les tribunaux y ont recours dans des cas très particuliers : fragilité extrême du dirigeant, malhonnêteté ou tout contexte commandant la préservation de l’intérêt social et des salariés. Lorsqu’elle arrive, l’administrateur judiciaire doit davantage se rapprocher des équipes opérationnelles.

Les deux premières missions sont prévues en sauvegarde (appréciation du Tribunal), tandis qu’en redressement judiciaire, seules les missions d’assistance et de représentation sont possibles.

On comprend très vite que plus le dirigeant anticipe ses difficultés, plus il conserve le contrôle de son entreprise. C’est notamment l’intérêt de la procédure de sauvegarde.

Il faut dédramatiser le contrôle de l’AJ sur l’entreprise. Aujourd’hui beaucoup de choses se font très simplement et à distance. Il ne faut pas mal vivre ce contrôle, il permet aussi de regagner la confiance perdue auprès des fournisseurs et des co-contractants. Par son contrôle, l’administrateur engage sa responsabilité professionnelle et, de ce fait, il permet à l’entreprise de rétablir son crédit vis-à-vis de ses parties prenantes. A travers l’AJ, l’entreprise restaure son « crédit » au sens non bancaire. La co-signature des chèques participe de cette opération de rétablissement de la confiance perdue.

Il faut aussi rappeler que parfois, le débiteur qui se retrouve lui-même en situation de faiblesse psychologique et, peut prendre de mauvaises décisions. Il est donc lui-même protégé par ce contrôle.

Ainsi, on rassure les parties prenantes et on protège le débiteur.

Mayday : Tous les professionnels s’accordent sur un point, les entreprises viennent vous voir trop tard. A ce titre, il y plusieurs explications, mais diriez-vous que la structure de l’actionnariat influence la décision d’ouvrir ou pas une procédure de prévention des difficultés ?

SP : Je dirais que peu importe la structure de l’actionnariat, ce qui importe c’est la qualité des conseils de l’entreprise qui vont l’amener à prendre la bonne décision, suffisamment tôt.

Mayday : Certains entrepreneurs hésitent à solliciter l’ouverture d’une procédure collective par peur de perdre le contrôle de leur entreprise. Pourriez-vous revenir sur les critères qui déterminent le choix de l’administrateur judiciaire dans sa décision de soutenir un plan de continuation ou un plan de cession ?

SP : Il faut rappeler qu’en droit l’administrateur n’émet qu’un avis qui, au sens de la procédure, ne vaut pas plus ou moins que l’avis des salariés ou des autres organes.

En pratique, il est évident que l’avis de l’administrateur judiciaire qui a participé à la construction d’une décision présentée au Tribunal a une certaine importance, d’autant qu’elle est souvent construite sur une période longue en concertation avec le mandataire judiciaire et sous le contrôle du Juge-commissaire

L’avis de l’administrateur judiciaire est fondé sur des critères objectifs et prévisibles pour tous.

En principe, il y a une prééminence sur l’hypothèse d’un plan de continuation par rapport à un plan de cession. A ce titre, un des principaux défis de l’administrateur judiciaire est d’arriver à réduire le passif du débiteur, pour qu’il soit en adéquation avec la rentabilité retrouvée de l’entreprise. C’est notamment tout l’intérêt de promouvoir l’instauration de comités de créanciers, y compris en dessous des seuils importants fixés par la loi. Trop de procédures de redressement judiciaire échouent, faute d’avoir pris le temps de dialoguer avec les créanciers.

Si le plan de continuation n’est néanmoins pas réalisable, l’administrateur judiciaire cherchera à mettre en place des solutions de cession, dans l’intérêt des salariés et de l’activité. Dans cette hypothèse, l’administrateur judiciaire fonde son avis sur le choix du repreneur, sur la base des critères légaux que sont la préservation de l’emploi, l’apurement du passif et la pérennité du projet. La plupart du temps, un consensus est trouvé sur les avis rendus.

« L’avis de l’administrateur judiciaire est fondé sur des critères objectifs et prévisibles pour tous »

Mayday : Considérez-vous qu’il y a une gradation des critères légaux et que la préservation de l’emploi est in fine le premier critère ?

SP : Il m’est difficile de répondre, chaque dossier étant différent. Dans l’immense majorité des dossiers, les prix de cession sont de toute façon insuffisants pour apurer totalement le passif. Cela veut dire que dans les faits, le critère humain prédomine. Cela étant, un repreneur qui fait une offre dans laquelle le nombre de salariés repris n’est pas cohérent avec son projet de retournement, et les moyens financiers mis en œuvre, manquera de crédibilité. Nous sommes là pour juger un projet dans sa cohérence globale.

J’ai tout de même à l’esprit plusieurs cas où le Tribunal a choisi comme repreneur un repreneur moins disant socialement, mais qui avait le projet de reprise le plus solide. Les salariés avaient eux-mêmes perçu ce point et avaient émis un avis similaire.

Mayday : Vous êtes administrateur judiciaire inscrit sur les listes nationales depuis 2015. Vous faites partie de la nouvelle génération. Quelles évolutions appelleriez-vous de vos vœux ?

SP : La profession a déjà beaucoup évolué. Il y a quelques dizaines d’années seulement, certains administrateurs judiciaires n’avaient pas d’équipe de collaborateurs spécialisés et la notion de concurrence, et donc de compétence et de disponibilité, était aléatoirement perçue.

Le métier s’est considérablement professionnalisé, il existe désormais des formations spécialisées et un mouvement large de structuration des équipes est en œuvre. La concurrence est aujourd’hui inscrite sur tout le territoire, en prévention notamment, puisque la compétence des AJ est nationale.

D’une manière générale, on assiste à une hausse globale du niveau de compétence, de spécialisation, et de disponibilité des études. A une hausse des résultats obtenus également.

Il y a encore à progresser naturellement.

Il y a notamment à mon avis un enjeu fort autour de la question, dans les procédures de tailles moyennes (c’est à dire l’immense majorité des cas) du traitement de la dette et de son écrasement. Etaler une dette intenable n’a pas de sens. Il faut plus de concertation et de pédagogie afin de permettre de « coudre à la main » des plans viables, quitte à solliciter des créanciers, mais également des actionnaires, des efforts à même d’assurer la pérennité de la solution. C’est le prix à payer pour que la cession ne devienne pas l’issue naturelle du redressement judiciaire.

Mayday : Quel conseil donneriez-vous aux entrepreneurs ?

SP : Il ne faut pas avoir peur d’aller consulter un administrateur judiciaire dans le cadre d’un rendez-vous gratuit et non engageant.

Il y a suffisamment de déontologie dans la profession pour que le professionnel puisse éclairer le dirigeant et lui indiquer s’il y a, ou non, une procédure adaptée à sa situation. Dans le cas contraire, les administrateurs judiciaires n’hésiteront pas à orienter le dirigeant vers les bons professionnels ou des méthode alternative de règlement de la difficulté qu’ils rencontrent.

Propos recueillis par Cyprien de Girval 

Sur l’auteur : Serge Préville est Administrateur Judiciaire Associé, co-gérant chez AJ Associés

Il est diplômé de ESCEM (Finance d’entreprise) et de l’ESSEC (mastère droit des affaires).

Installation en 2016 en qualité d’Administrateur judiciaire

s.preville@ajassocies.fr / Tél. + 33 (0)6 77 35 41 73

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.